portrait-parole

 

 

Samantha Barroero, curatrice et directrice artistique d’une fondation dont le but est de défendre des projets culturels et humanitaires en faveur de la justice sociale. 

Susanne Junker, artiste qui dans son travail interroge entre autres les discours sexistes de l’image des femmes.

 

Ensemble, elles ont décidé d’aller à la rencontre de femmes : activistes, militantes, artistes, intellectuelles, engagées dans la défense du droit des femmes.

 

Chacune est photographiée et interviewée sur son parcours, et choisit une phrase ou citation qui pour elle résume son engagement. 

La photographie devient un portrait de ces portes paroles du féminisme contemporain.  

Paris, Avril 2016

 

Anne-Marie VIOssat

 

Activiste, militante féministe et musicienne.

Anne-Marie Viossat, militante, activiste féministe et musicienne. "Le destin de chaque femme - peu importe son appartenance politique, sa personnalité, ses valeurs, ses qualités - est lié au destin de toutes les femmes qu'elle le veuille ou non". Extrait d'un texte de conférence "Le féminisme contemporain dans la culture porno: ni le playboy de papa, ni le féminisme de maman" de Rebecca Whisnant, auteure et professeur à l'Université de Dayton. © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

Anne-Marie Viossat, militante, activiste féministe et musicienne. "Le destin de chaque femme - peu importe son appartenance politique, sa personnalité, ses valeurs, ses qualités - est lié au destin de toutes les femmes qu'elle le veuille ou non". Extrait d'un texte de conférence "Le féminisme contemporain dans la culture porno: ni le playboy de papa, ni le féminisme de maman" de Rebecca Whisnant, auteure et professeur à l'Université de Dayton. © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

 

Qu’est-ce qui a déclenché ta prise de conscience ?

J’avais 16 ans en 1968. J’allais aux débats et je ne ratais aucune AG des lycéens à la Sorbonne. Je me suis vite aperçue que si la parole se libérait, elle était confisquée par les garçons. Après le lycée, je suis entrée à la fac de Vincennes, j’ai rejoint les groupes féministes non mixtes. Entre femmes, nous étions libres de nos sujets de réflexions, nous avions la parole, nos écrits n’étaient plus récupérés. Pour nous toutes, la domination masculine est devenue une évidence. Musicienne, ayant fait des études de composition, je me suis cognée très vite au plafond de verre. Rapidement de la contestation mon engagement féministe s’est politisé et j’ai milité dans des mouvements comme les MLF, Les Femmes en Noir, la Commission Femmes d’Amnesty France, SOS Homophobie, le Planning Familial, Les Chiennes de Garde, La Barbe, Le Mouvement du Nid. Aujourd’hui je suis membre du Collectif d’activistes La Barbe; nous dénonçons la domination des hommes dans les hautes sphères du pouvoir. Nos actions consistent à envahir les lieux traditionnellement dominés par les hommes en portant des barbes et de les féliciter avec grand sérieux de leur entre-soi de grand mâle blancs. Au Mouvement du Nid, je vais à la rencontre des femmes prostituées du bois de Vincennes et j’anime un atelier d’alphabétisation. Je fais aussi des animations en lycées pour sensibiliser les jeunes aux respect des droits humains, à l’égalité femmes/hommes et dénoncer les violences sexistes comme la traite et l’esclavage sexuel ainsi que la pornographie. Enfin L’Institut Emilie du Châtelet entend favoriser le dialogue entre les disciplines, ainsi que la rencontre entre le monde de la recherche et les acteurs sociaux regroupés au sein de son Conseil d’orientation Je suis actuellement la présidente de ce Conseil d’Orientation et chaque année nous organisons des Assises ainsi que des «cafés», lieux de rencontres et de réflexions entre le public les chercheuses et chercheurs et les actrices et acteurs de la société civile.

 Quelle est ta citation favorite qui illustrerait ton portrait?

« Le destin de chaque femme – peu importe son appartenance politique, sa personnalité, ses valeurs, ses qualités – est lié au destin de toutes les femmes qu’elle le veuille ou non» Extrait d'un texte de conférence «Le féminisme contemporain dans la culture porno : ni le playboy de papa, ni le féminisme de maman» de Rebecca Whisnant, auteure et professeur à l’Université de Dayton.

 Pourquoi aujourd'hui encore le machisme est toujours aussi présent ?

Demander le partage et l’égalité des pouvoirs provoque chez le dominant de fortes résistances.

 Comment faire progresser le féminisme ?

Le féminisme est un outil politique, un moyen qui vise à faire respecter les droits humains. Faire progresser le féminisme c’est progresser vers l’égalité pour toutes et tous et pour les autres. Seul un combat permanent, intransigeant et radical peut nous permettre d’ y arriver. Il y a pour certaines un lourd continuum des violences machistes : classe sociale, origine et couleur de peau, orientation sexuelle, handicap. Si partout les femmes cumulent ces discriminations, certaines sontplus violentées que d’autres; de nombreuses femmes en meurent, d’autres sont privées de libertés ou encore sont mutilées. La domination masculine est plurielle donc nous devons mener nos luttes sans frontière et de manière intersectionnelle et tant que toutes, tous et les autres n’auront pas les mêmes droits et les mêmes devoirs nous continuerons à nous battre.

 

Propos recueillis par Samantha Barroero le 25 juillet 2016.

 

 

SOFIA SEPT

 

Militante, activiste FEMEN, comédienne et marionnettiste.

Parcours

Sofia se présente comme une activiste FEMEN, interluttante, pour l'équité dans la culture, anti-sexiste et debout. Elle est intermittente du spectacle vivant, chef-monteuse, comédienne et marionnettiste. Elle a fondé sa compagnie il y a 10 ans, avec sa soeur jumelle. Touche à tout, elle bat le pavé, utilise les réseaux sociaux comme porte-voix pour sensibiliser, assure les posts-productions de clips militants ( C L I T en réponse à la relaxe d'Orelsan et au sexisme dans l'industrie du disque, teasers pour FEMEN ou la Brigade Anti-sexiste…).  Elle contre-manifeste, reste en vigilance et en alerte permanente, soutient et relaie les initiatives engagées, écrit, et mène des campagnes photos...

Sofia Sept, militante, activiste FEMEN, comédienne et marionnettiste. "Entre moi et moi même, il n'y a que moi".  © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

Sofia Sept, militante, activiste FEMEN, comédienne et marionnettiste. "Entre moi et moi même, il n'y a que moi".  © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

Qu’est-ce qui a déclenché ta prise de conscience ?

J'ai ce « foutu » gène du féminisme en moi depuis toujours. Je suis née avec…

Vers 11 ans, lorsque mon corps a commencé à se transformer, mes proches m'ontdemandé de me couvrir le torse parce que mes seins commençaient à pousser. J'ai refusé tout net, choquée. Je trouvais injuste l'obscénité de ma poitrine et pas celles de mes frères. J'avais ce bouillonnement en moi mais je ne savais pas qu'il avait un nom.

J'ai été élevée dans une famille protestante rigoriste et très dogmatique. La place de la femme dans la communauté était aux tâches ménagères et à la procréation.

Mes transformations physiques étaient vues comme des salissures. Il fallait se cacher, se couvrir, ne pas sortir, se ranger.

J'ai explosé ! Mon insurrection a été reléguée à des délires d'ado et, mes dissidences à des pics hormonaux.

Finalement, personne ne m'a jamais enseigné la révolte et l'idée que je pouvais faire changer ma condition, sauf Georges Sand, peut-être ! L'insoumission m'était complètement inconnue. C'est l'injustice et les comparaisons quotidiennes que je faisais entre les deux sexes qui ont commencé à me révolter.

Plus tard, dans les conversations, les gens de me taxaient de féministe, à la manière d'une insulte. Et j'aimais secrètement ce mot : j'avais l'impression qu'il me protégeait malgré les horribles clichés sexistes et patriarcaux qu'il véhiculait dans mon imaginaire. Alors que je désirais plus que tout être activiste Greenpeace, (pour la petite histoire, ma candidature a été refusée. Je voulais m'enchaîner à des baobabs et me suspendre à des ponts, sans passer par la case démarchage !) je suis devenue activiste FEMEN presque par hasard (même si je ne crois pas...). J'étais en représentation avec un spectacle jeune public sur la différence, " BLANC " au Lavoir Moderne Parisien (ex-QG des FEMEN à l'époque), lorsque le directeur m'a proposé de rencontrer le groupe. Séduite par le mode opératoire et par la directivité du discours en prise total avec la réalité, j'ai intégré le mouvement dans la foulée.

Aujourd'hui, je suis FEMEN et activiste depuis plus de 3 ans et demi et j'ai l'impression que je l'ai toujours été… Je réagis avec mon corps, les réseaux sociaux, l'image à l'actualité et j'interpelle, interfère, questionne…

Quelle est ta citation favorite qui illustrerait ton portrait?

C'est une petite maxime, que je me répète quand j'ai l'impression que c'est insurmontable, impossible, que je ne vais pas y arriver, que je perds espoir. Je me suis aperçue que la première et seule personne qui nous endigue, finalement, c'est soi. Alors je me répète souvent : "entre moi et moi même, il n'y a que moi…". C 'est une façon d'assumer mes choix et … mes non-choix.

Pourquoi aujourd'hui encore le machisme est toujours aussi présent ?

Le machisme est un privilège. C'est un système de domination et d'oppression. Il faut démolir le patriarcat pour reconstruire une société équitable et égalitaire.

Je crois très sincèrement que la prochaine révolution sera féministe ou ne sera pas.

Comment faire progresser le féminisme ?

En multipliant les frappes, les leviers, les prises de paroles, en interférant les discours, en prenant l'espace publique, en s'implantant dans la sphère politique, en donnant la parole aux femmes, en exigeant la parité, en se serrant les coudes, en avançant ensemble, en refusant les violences faites aux femmes, les féminicides, les mutilations, en dénonçant, en brisant l'omertà, les tabous, en restant debout, en éduquant…

 

Propos recueillis par Samantha Barroero le 4 juillet 2016.

 

Sofia Sept, militante, activiste FEMEN, comédienne et marionnettiste. "Entre moi et moi même, il n'y a que moi".  © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

Sofia Sept, militante, activiste FEMEN, comédienne et marionnettiste. "Entre moi et moi même, il n'y a que moi".  © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

 

Marie Docher

 

Activiste, photographe et vidéaste. 

Parcours :  En 2014, elle écrit Alors je suis devenue une indien d'Amérique, un témoignage illustré sur la confrontation aux normes de genre publié par les éditions iXe.Elle crée cette année-là le blog Atlantes & Cariatides sous le pseudonyme de Vincent David pour montrer les mécanismes qui invisibilisent les photographes femmes.Un an plus tard, elle organise à la Maison Européenne de la Photographie la conférence «Ni Vues Ni Connues ? Comment les femmes font carrière (ou pas) en photographie.»A cette occasion, elle réalise un documentaire éponyme. Sur cette lancée, elle entreprend une série de vidéos sur des plasticiennes.En 2016, elle contribue à créer avec la chercheuse Odile Fillod le premier clitoris imprimable en 3D librement accessible en ligne.

Marie Docher, photographe, vidéaste et activiste. "Il ne s'agit pas d'opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l'air." Virginie Despentes, King-Kong Théorie, Ed. Grasset, 2006. © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

Marie Docher, photographe, vidéaste et activiste. "Il ne s'agit pas d'opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l'air." Virginie Despentes, King-Kong Théorie, Ed. Grasset, 2006. © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

 

Qu’est-ce qui a déclenché ta prise de conscience ?

Deux moments-clés :

enfant :

je comprends qu'il y a une différence de traitement fille/garçon et suis sidérée d'apprendre que "le féminin l'emporte sur le masculin".

adulte :

2010 - lecture de King Kong Théorie de Virginie Despentes, Editions Grasset, 2006.
2013 - choc lors d'une présentation de la loi pour le mariage des personnes de même sexe au Sénat. Un jeune homme encore inconnu du grand public se fait malmener à mes côtés. C’est Edouard Louis.

Je comprends que ça va être dur, que rien ne sera pour moi comme avant dans la société. Nécessité de m'engager. Choix du féminisme car le rejet de l'homosexualité découle des normes de féminité et de masculinité. 

 

Quelle est ta citation favorite qui illustrerait ton portrait?

King Kong Théorie de Despentes : "Il ne s'agit pas d'opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l'air".

 

Pourquoi aujourd'hui encore le machisme est toujours aussi présent ?

 Je ne parlerais pas vraiment de machisme mais de système de domination :

- qu'une majorité d'hommes ne veuillent pas de changement est logique : ils sont en général les principaux bénéficiaires du système.

- ce système est également soutenu par de nombreuses femmes qui en tirent des bénéfices secondaires, et qui comme les hommes précédemment cités, ne sont pas conscientes du coût énorme de tout cela.

- nous sommes dans une société capitaliste et le capitalisme est vorace. Pour se nourrir, il a besoin de segmenter ses cibles pour faire plus de chiffre d'affaire. Résister aux injonctions de la publicité et des médias est difficile. Le rose et le bleu se sont imposés comme des marqueurs incontournables du genre pour les enfants. Ca n'existait pas quand j'étais moi-même enfant.

- la religion catholique dans sa version conservatrice a été revigorée par les débats sur le mariage des couples de même sexe. Elle a défilé main dans la main avec les conservateurs juifs et musulmans. Le patriarcat est leur credo commun. Des milliers de personnes ont défilé dans la rue avec des slogans : "touche pas à mes stéréotypes", avec des garçons en mousquetaires et des filles en princesses.

 

Comment faire progresser le féminisme ?

Je ne sais pas comment on fait progresser le féminisme mais j'ai 1000 idées pour en finir avec les rôles que l'on nous oblige à tenir en fonction de notre sexe biologique. Ca enferme et ça crée des inégalités.

Il faut révolutionner l'éducation de fond en comble, faire exploser les stéréotypes. Le champ des possibles doit être ouvert à tous les enfants : le sexe ne doit plus être un discriminant. Les manuels scolaires, les programmes, tout est androcentré. Quant à l'éducation sexuelle, un rapport vient encore d'en montrer le caractères profondément sexiste et homophobe.
Il faut dire la vérité aux enfants et en finir avec une "pensée" venant de la psychanalyse qui pense les femmes comme un trou que les hommes doivent remplir et des religions qui misent sur leur ventre pour prospérer. Non, elles ont un sexe qui se nomme clitoris, des muscles à développer, une liberté à expérimenter, une légitimité à être dans l'espace public...

Il faut également changer le langage. Pourquoi ne peut-on pas dire "humain" au lieu de "homme" ? Je ne me sens pas concernée par les "sciences de l'homme", le "musée de l'homme", les philosophes qui s'interrogent sur qu'est-ce qu'être "un homme"... je reste à côté.

Il faut montrer, démonter, démontrer les mécanismes inconscients ou pas qui sont à l'oeuvre. Les mouvements féministes grâce à leur diversité, font ce travail. La Barbe montre le déficit de femmes dans les lieux de pouvoir, les Femen dénoncent certaines violences faites aux femmes, les Georgette Sand, Les Effrontées, ou encore Osez le féminisme organisent toutes sortes d'actions ciblées... ; chaque groupe a son utilité.

Il y tant de choses à faire ! Les résistances sont immenses, mais le féminisme est certainement la seule révolution qui changera profondément le monde pour le bien des humains. Je suis convaincue aussi que ce changement réduira grandement la violence du monde. 

 

Propos recueillis par Samantha Barroero le 2 juillet 2016.

 

 

Éloïse Bouton

 

Militante féministe et journaliste indépendante française, ancienne membre du mouvement Femen. Elle travaille notamment pour Le Plus de L’Obs, Le Parisien Magazine, Glamour et Brain magazine sur les féminismes, les femmes et la culture.

Parcours : Diplômée de l’Institut Français de Presse (IFP) et d’un Master 2 en journalisme, elle commence en 2006 comme pigiste pour TéléObs, La Tribune et Rolling Stone avant de travailler pendant un an pour une agence de communication et pendant six mois pour un label de musique numérique. Après un rapide passage par Osez le Féminisme, elle milite à La Barbe pendant un an. Le 20 décembre 2013, elle mène une action individuelle pro-avortement avec Femen à l’église de la Madeleine à Paris. Le 17 décembre 2014, elle est condamnée pour exhibition sexuelle à un mois de prison avec sursis, 2000 euros de dommages et intérêts et 1500 euros de frais de justice. Elle fait appel. C’est la première fois qu’une femme est condamnée pour exhibition sexuelle en France. “Je n’avais jamais vu ça : c’était transversal, elles (les Femens) allaient sur des sujets comme l’avortement et la prostitution, mais aussi les religions et les dictatures. Elles ont aussi ouvert le débat sur le corps politique. Et puis c’était pop, moderne, et enfin on parlait de féminisme dans les médias. Je trouvais super cette imagerie second degré”, confie-t-elle aux Inrocks en février 2015, alors qu’elle a pris ses distances avec le groupe et vient de publier un ouvrage sur cette expérience, Confessions d’une ex-Femen, Editions du moment, 2015.

Elle est désormais militante féminine «sans étiquettes», membre du collectif de femmes journalistes Prenons la Une, et collabore ponctuellement avec diverses personnes et associations dont La Barbe, OLF, Georgette Sand, Droits Humains Pour Tou-te-s, Midi Minuit du Matrimoine... En août 2015, elle crée le blog Madame Rap, qui met en lumière les femmes dans le Hip Hop et recense des rappeuses du monde entier. En novembre 2015, elle lance Contre Coups, une compilation caritative de 12 femmes artistes qui chantent contre les violences faites aux femmes. Les bénéfices du disque sont reversés à l’Institut en santé génésique, un établissement situé à Saint Germain en Laye qui accueille et aide des femmes victimes de violences.

Éloïse Bouton, militante féministe et journaliste indépendante, "when she talks I hear the revolution", extraite de la chanson Rebel Girl de Bikini Kill © PORTRAIT_PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

 

Qu’est-ce qui a déclenché ta prise de conscience sur le féminisme?

Très jeune, et même si je ne comprenais pas encore pourquoi, j’ai remarqué que la société traitait différemment les femmes et les hommes. En grandissant, tout cela s’est précisé. A l’école, j’ai constaté que les filles parlaient moins car on leur donnait moins la parole, qu’aucune femme n’était au programme en histoire, lettres ou en musique. Au collège, j’ai découvert que les femmes étaient sujettes à toutes formes de violences auxquelles échappaient la plupart des hommes hétérosexuels : viol, violences verbales, harcèlement, injonctions sur leur apparence, leur poids, leur sexualité, puis violences conjugales, inégalités salariales, leur maternité ou leur non-maternité… J’ai réellement découvert le féminisme au lycée, à travers des lectures : Mary Wollstonecraft, Virginia Woolf, bell hooks, Violette Leduc, Geneviève Fraisse, Kate Chopin, Virginie Despentes…; la musique, notamment le courant riot grrrl : Bikini Kill, Sleater-Linney, L7…; et les rappeuses américaines : Queen Latifah, Missy Elliott, Salt N Pepa... J’ai davantage creusé le sujet à la fac, et me suis spécialisée, dans le cadre de mes études d’anglais, dans le féminisme africain-américain et les mouvements des droits civiques aux Etats-Unis. J’ai réalisé que depuis tous temps, nous, femmes étions traitées comme une minorité alors que nous étions plus nombreuses sur la planète ! Il m’a alors semblé logique de m’engager, sous n’importe quelle forme.

Quelle est la citation qui définiraient le mieux pour toi ton engagement, et pourrait illustrer ton portrait ?

Difficile d’en choisir une, je peux en donner trois:

- “When she talks I hear the revolution”, de la chanson “Rebel Girl” de Bikini Kill, que j’ai tatouée sur l’avant-bras gauche.

- “Infinity to infinity, you ain’t a bitch or a ho”, de la chanson “U.N.I.T.Y.” de Queen Latifah.

- “Feminism is for everybody”, de bell hooks.

Sur ton tatouage “Lady Lazarus” croise la citation de bikini kill, à quoi cela fait-il précisément référence pour toi ?

C’est un poème de l’écrivaine américaine Sylvia Plath, qui est une sorte d’allégorie féministe de la domination masculine et du fait que les hommes usurpent les productions artistiques des femmes. J’adore ce texte et cette actrice, que j’ai découverte quand j’étais au lycée.

Pourquoi aujourd’hui encore le machisme est toujours aussi présent ?

Parce que les hommes blancs hétérosexuels oeuvrent pour conserver leurs privilèges ! Et que certaines femmes sont complices de ce système ancré depuis des millénaires. Il faut du temps, de l’énergie et la contribution de toutes et tous pour le changer.

Comment faire progresser le féminisme ?

En éduquant, en encourageant et laissant de l’espace à toute initiative qui va dans se sens. Mais surtout en inscrivant les droits des femmes et les luttes contre les inégalités comme priorité politique.

 

Propos recueillis par Samantha Barroero le 13 juin 2016

Éloïse Bouton, militante féministe et journaliste indépendante, "when she talks I hear the revolution", extraite de la chanson Rebel Girl de Bikini Kill © PORTRAIT_PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

 

Fatima-Ezzahra Benomar

 

Militante et féministe politique marocaine.

Parcours : Née au Maroc, elle est depuis enfant animée d’une envie viscérale de changer le monde et consciente d’une profonde injustice dans les relations hommes-femmes. Son bac Arts Plastiques en poche à l’âge de 17 ans, elle s’installe en France pour étudier le cinéma. Avant ses 25 ans, elle subit une agression sexuelle et deux harcèlements sexuels dans le cadre professionnel. En 2009, elle lance avec quelques amies rencontrées à l’UNEF (Union Nationale des Etudiants de France), l’association Osez Le Féminisme. Elle y est responsable de la question de l’égalité salariale. En 2011 sa carte de séjour n’est par renouvelée, un temps SDF et squatteuse, elle ne baisse pas les bras. En 2012 elle monte l’association Les effronté-e-s qui lutte contre toutes les formes de régression des droits des femmes, des LGBT, des étrangers, des immigrés et des travailleurs. En 2015, elle retrouve son existence légale sur le sol français.

Fatima-Ezzahra Benomar, activiste militante féministe, "Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie à mesure que je la raconterais", d’après une citation de Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, 1958. © PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).

 

Qu’est-ce qui a déclenché ta prise de conscience ?

Un livre : Féminin/Masculin de Françoise Héritier, anthropologue, ethnologue et féministe française. 

Un film : La domination masculine, documentaire français de Patrick Jean sorti en 2009 qui emprunte son titre à l’ouvrage du même nom publié par le sociologue Pierre Bourdieu en 1998 et qui a pour sujet les rapports sociaux entre hommes et femmes.

Tous les livres de la neurobiologiste Catherine Vidal, féministe engagée, particulièrement active en vulgarisation scientifique notamment concernant le déterminisme en biologie. 

Quelle est ta citation favorite qui illustrerait ton portrait?

“Ma vie serait une belle histoire qui deviendrait vraie à mesure que je me la raconterais.” Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958.

Pourquoi aujourd’hui encore le machisme est toujours aussi présent ?

Les femmes ont conquis des droits fondamentaux en les arrachant, dans un contexte de domination masculine absolue. Dogmes religieux, lois saliques, vieux mythes, tout a été bon même dans des démocraties, pour dénier leur statut de citoyennes. En France, même la Révolution française et les trois siècles qui suivront pour gagner le suffrage dit universel n’a pas daigné leur donner également le droit de vote et d’éligibilité. Si bien que c’est au cours de ce dernier siècle seulement, et plutôt dans sa seconde moitié, qu’elles ont eu petit à petit le droit de vote, le droit à la contraception puis à l’avortement, le droit de travailler sans l’autorisation d’un mari, la condamnation du viol conjugal, ou encore qu’elles ont pu obtenir des lois pour l’égalité salariale et la parité, qui sont encore loin d’être respectées. De ce fait, nous baignons toujours dans une société d’infériorisation des femmes, ce qui nourrit forcément le machisme dans toutes les sphères, familiale, économique ou politique.

Comment faire progresser le féminisme ?

Le féminisme est à la fois une révolution matérielle et une révolution de pensée. En obtenant l’accès matériel à la contraception et à l’avortement, cet acquis des femmes a bouleversé toutes les représentations sur la sexualité et le rôle social de mères auquel elles devaient rester attachées et réduites. En obtenant le droit matériel de travailler sans l’autorisation d’un époux, elles ont fait la démonstration de leur capacité d’autonomie et de leurs compétences, ce qui a aussi bousculé plusieurs schémas mentaux persuadés de leur dépendance et de leur faiblesse. Il faut continuer à se battre pour obtenir la même place dans tous les lieux de pouvoir où se pense et se décide les lois de notre République, et aussi la production de la pensée. Ainsi, ce n’est pas anodin que les femmes soient encore minorées dans le monde de l’art et de la culture, qui n’en finissent pas de laisser dans l’histoire une trace, une projection du monde uniquement vu par les hommes. Avec les effronté-e-s, j’essaye d’organiser à la fois des évènements populaires, des débats, des apports théoriques, tous les moyens sont bons pour donner des coups de coudes dans la Marche de l’Histoire dont on s’acharne à nous écarter !

 

 

Propos recueillis par Samantha Barroero le 13 avril 2016

 
 

© PORTRAIT-PAROLE, 2016, Samantha Barroero (textes) & Susanne Junker (photos).